J'ai déjà un peu raconté dans divers articles, ce que c'est que d'être ouvrier dans une usine d'agro alimentaire.
Le matin je commence tôt
En somme tout ceci, c'est bien du bonheur.
Mais je n'avais pas tellement développé le côté " négociations salariales". Chez nous elles ont lieu en début d'année . Pour mémoire l'année dernière, la direction nous a s'est saignée pour nous offrir
0, 8 % de hausse de salaire ( sur un SMIC ). Cette année les négociations semblaient parti pour aboutir au même résultat . Il faut vous dire que au Comité d' Entreprise nous avons Force Ouvrière ( j'ai un peu dit ici ce que j'en pensais
De l élégance en milieu ouvrier ).
Oui, un de ces calendriers cartonnés que nos banquiers nous offre pour que nous pensions à eux tous les jours . Ce qui est une délicate attention je vous l'acorde. Sur ce calendrier on a tous un peu cherché le bonus caché. A t'il un accès Wifi ? Peut on jouer dessus à Tomb Raider ? Offre t'il des jours fériés supplémentaires ? Peut on en le grattant obtenir des RTT ? On a pensé aussi à le rapporter au Service du Personnel en demandant notre VRAI cadeau. Mais c'était bien ce à quoi se résumait notre participation aux festivités.
Quelques jours après dans la presse locale est paru un article sur les 50 ans de l'entreprise .Un entretien avec un Marc du Service Marketing qu'on avait jamais remarqué jusque là. Il présentait bien Marc . Tu voyais le Mr qui avait plus fréquenté les UV que nos frigos. Surtout Marc du Service Marketing qu'on avait jamais remarqué jusque là réussissait un exploit . Marc du Service Marketing qu'on avait jamais remarqué jusque là parlait d'une usine de 700 salariés sans prononcer une seule fois le mot " ouvrier "* . Marc du Service Marketing qu'on avait jamais remarqué jusque là disait que l'entreprise comptait profiter de cet anniversaire pour faire plaisir au client . Marc du Service Marketing qu'on avait jamais remarqué jusque là finissait par dire dans un petit encadré pour
L'article fut lu ( oui les ouvriers savent ) commenté devant la machine à café, prêta à diverses boutades dans les sanisettes reprises sur les chaînes de production. Arrive peu après les négociations salariales annuelles. Le SMIC venait d'être augmenté de 1, 6 % au mois de Janvier . Par un effet mécanique plusieurs coefficients s'étaient retrouvés rattrapés comme un coureur français dans la montée de l'Alpe d'Huez.
Elus du Comité d'Entreprise et Direction échangèrent revendications et exigences, de façon fort civiles
Dans les ateliers les esprits enchaînait du " faut il à quand" faire la grève . Un matin un collègue arriva dans notre atelier, annoncant qu'en haut ils allaient débrayer à 12 H. Il le savait par "la fille de la cafèt' ". Je monte à la cafèt pour me faire confirmer l'info, découvre que "la fille de la cafèt' " confondait débrayer et finir sa journée en avance .
Arrive le Vendredi fatidique où les négociations doivent se clore. Radio couloir annonce que le CE rencontre la direction à 10 H et rendre compte ensuite dans tous les ateliers pour déduire : (salaire+ augmentation) - (facture+ coût de la vie) = GREVE ). Les minutes puis les heures pourtant s'écoulèrent . Pas de nouvelle du CE A midi je me retrouvais dans les frigos à retourner
" C'est juste pour te dire que tes collègues viennent de débrayer . Je pensais que çà t'intéresserais ".
Je sors de l'atelier et retrouve dehors une bonne partie de mes collègues. On se congratule. Nous sommes un peu plus d'une centaine d'ouvriers grévistes . Les élus du CE nous apprennent que la Direction nous offre 2 % de hausse de salaire . Compte tenu de l'inflation à 0,9 % cela nous fait du 1, 1 % . Ce qui nous paraît un peu court
La direction accepte de recevoir une délégation. Je me glisse dans le quinté magique et nous arrivons dans le bureau de Mr notre DG.
Il s'installe devant ses tableaux et nous présente des diagrammes à portée pédagogiques pour nous faire comprendre que la crise ma pauvre dame, le prix de l'essence mon bon monsieur, on est tous dans le même bateau alors si vous pouviez continuer de souquer . C'est dit de façon aimable et souriante. Une collègue lui glisse que la taxe professionnelle venant d'être supprimé cela lui fait malgré tout des marges de manoeuvre. Il répond que "Ah Non . Tout ceci n'est que mensonge . Je compte d'ailleurs me présenter à la députation pour dire que ce sont tous des menteurs "
Je rétorque que , à mon humble avis, ce n'est pas tout à fait exact et que certains n'ont pas la même approche ..
" Nous n'allons pas parler politique ici "
" Ce n'est pas moi qui ai commencé "
Une collègue embraye sur le coût de la vie . Il répond qu'il a bien saisi la portée symbolique de l'affaire " Mr, nous ne remplissons pas nos caddies avec des symboles .."
L'article de presse est abordée . Il argumente que cet article n'était destiné qu' à vendre l'entreprise aux clients et qu'il n'y aura aucune dépense somptuaire pour célébrer ce Jubilé. J'embraye sur la visite de Fillon ( Fillon sans moi ). Il nous assure " Vous savez que je n'étais pas en responsabilité à cette époque. Je n'aurais pas fait cette visite ."
En somme il veut nous donner des gages, à défaut de les augmenter.
Nous le quittons sans avoir rien obtenu. Une AG se tient dans la cantine. Nous décidons d'appeler à la grève pour le mardi suivant, le temps de rameuter les troupes. Le mardi arrive et le débrayage aussi, mais avec plus de difficultés.
Nous ne sommes encore que 200 et quelques . Un barrage filtrant s'installe devant le rond point .Les gendarmes
Même les Renseignements Généraux viennent prendre, amicalement des nouvelles ( oui on dit SDIG maintenant et non plus RG mais le fonctionnaire m'explique que "SDIG cela fait trop maladie et que lui il veut bien qu'on fasse des réformes à condition de ne rien changer ") dépêché par le Préfet. Comme me l'explique un gendarme ce serait bien trop simple pour le Préfet de les appeler directement sur le site pour prendre le pouls. Il préfère envoyer un agent supplémentaire . Ensuite on entend parler de chasse aux doublons...
Pendant ce temps à la direction c'est ballot mais Mr Directeur Général a disparu . Un Rendez vous dans la bretagne profonde avec un fournisseur d'étagère Rose Saumon pour les trombones verts cerise qu'il ne pouvait qu'honorer. On essaie de la contacter. La liaison téléphonique est calamiteuse entre la Bretagne profonde et le reste de la France. Dès que tu veux parler hausse de salaire la communication se brouille.
La presse locale est conviée à la Grève Party .
Le soir la grève est reconduite, par acclamation. Nous opérons Le lendemain le tour du bourg avec quelques banderoles demandant hausse du pouvoir d'achat, progression des salaires et puis aussi des sous. Une requête en recherche enlèvement est déposée à la gendarmerie . Parce que le DG c'est un peu notre famille. Qui d'autre qu'un membre de ta famille oserait t'offrir un calendrier ?
Mais les gendarmes ne rigolent plus tant que çà sur nos vannes.
L'un d'entre eux commence à relever les plaques d'immatriculation des salariés. Une autre tente de prendre des photos embusqué derrière un bosquet .
Je vais les voir pour demander ce qui se passe .
" vous prenez des photos là ? "
" Peut être . "
" Euh ben si ..."
Ce à quoi un officier aux cheveux gominés me rétorque que des grèves il y en a déjà eu et qu'il sait comment çà se passe . Alors pour se prémunir d'éventuelles dégradations il faut qu'il puisse identifier les fauteurs de troubles. Je veux me lancer dans une argumentation soignée rappelant le précédent de la visite de Fillon et les quelques excès qu'elle avait causé ( réquisition du parking de l'entreprise pour les CRS, barrage aux entrées du bourg ...) et le fait que rien de répréhensible ne s'était produit . Mais l'officier paraissant un tantinet campé sur ses positions face aux classes dangereuses, je me contente d'un " çà m'agace".
Pendant ce temps la direction, sans que ceci n'ait le moindre rapport avec la présence de F3 sur les lieux, donne enfin signe de vie . Elle consent à venir renégocier au bout du deuxième jour de Grève .
C'est le lendemain que je vis se dissiper la brume matutinale et quelques incertitudes sur la valeur de la lutte . La Direction lâchait 3 % de hausse de salaire et diverses douceurs ( prime d'assiduité, coefficient...).
Nous étions victorieux, camarades et presque triomphants, pensant en nous mêmes que de tout ceci, c'est nos banquiers qui allaient être contents.
* Sur le sujet permettons nous cette incise
Les chiffres du recensement de 1990 sont a 6, 5 Millions.
Cf " Retour sur la condition ouvrière", Pialoux/ Beaud
Editions Fayard 2004.
Pour les experts en ces choses nous sommes des fantômes . Voilà voilà



Vraiment très bien.