Trofimov

Roman intime et gauche

Samedi 28 janvier 2012 à 22:54

[ 1912 étant le centenaire de la parution de " La guerre des Boutons, roman de ma douzième année " je me permet, en tant que blogueur confidentiel et twittos semi influent dont certains tweets ne meurent pas mais donnent lieu à quelques reply voire même parfois à des RT de décréter l'année 2012
Année Louis Pergaud

et par la même occasion de ressortir un vieil article sur le sujet que je n'ai fait qu'agrémenter de quelques ajouts de ci de là ]












Parler de « La Guerre des Boutons, Roman de Ma douzième Année » de Louis Pergaud c'est payer une vieille dette. je n'étais qu'un Freluquet d'une dizaine d'années nourri de Club des Cinq lorsque j'ai lu La Guerre Des Boutons. J'ai encore l'édition sous les yeux. C'est un Livre De Poche de 1965 qui n'a pas toujours supporté la vie que je lui ai mené.  Parlant il y a quelques temps avec l'un de mes frères de choses et d'autres et de ce livre aussi il me glissa que lui aussi, c'était le premier " gros livre " qu'il avait lu. Rendez vous compte,  382 pages lorsque l'on a 11 ou 12 ans. On commence par décompter chacune de celles déjà lu de celles qu'ils vous restent encore. On trébuche devant ces mots qui vous sont inconnus et vous égarent. Puis vient cette cavalcade d'enfance qui vous emporte dans son récit ......
     

La guerre des Boutons c'est l'enfance




            Les personnages du roman sont Lebrac, chefs des Longeverne, ses principaux lieutenants, Camus, La Crique, Tintin, la Gambette, Grangibus et Gibus. Ils portent tous des noms de scène ou de guerre, c'est selon. Les personnages adultes, Le Père Simon, instituteur et Bouillon le garde chasse, figure d'autorité, ne sont évoqués qu'au passage. Une barrière hermétique existe entre l'univers enfantin et le monde des adultes.

«  Comme si les enfants, vite au courant des hypocrisies sociales, se livraient jamais en présence de ceux qui ont sur eux une parcelle d'autorité! Leur monde est à part, ils ne sont eux mêmes, vraiment eux mêmes qu'entre eux et loin des regards inquisiteurs ou indiscrets » P 171; chapitre III, « La comptabilité de Tintin. »

C'est une enfance campagnarde et paillarde. La fréquentation de la ferme et la cohabitation avec les animaux a développé chez eux un mimétisme particulier à tel point qu' on les voit « trouant les haies, franchissant les fossés, vifs comme des lièvres, hérissés et furieux comme des sangliers » P 326, Chapitre VI  "L'honneur et la culotte de Tintin."

Pergaud avait commencé son oeuvre par des contes mettant en scène des animaux ( De Goupil à Margot Prix Goncourt en 1910 ). Ses personnages en ont gardé quelques qualités.

Ce voisinage les a aussi instruit des choses de la vie, la reproduction pour tout dire, au grand désespoir du maître qui voudrait les en préserver.

« Comme si l'acte d'amour dans la nature n'était pas partout visible ! Fallait il mettre un écriteau pour défendre au mouches de se chevaucher, au coqs de sauter sur les poules, enfermer les génisses en chaleur, flanquer des coups de fusils au moineau amoureux, démolir les nids d'hirondelles, mettre des pagnes ou des calecons au chiens et des jupes au chiennes et ne jamais envoyer un petit berger garder les moutons , parce que les béliers en oublient de manger quand la brebis émet l'odeur propitiatoire à l'acte et qu'elle est entourée d'une cour de galant ». P 236, 237.Chapitre VIII « Autres Combinaisons  . Ces jeunes gens ont de viriles préoccupations, capables de se mesurer à qui a la plus grande ( P 310, Ch V Querelles intestines). Pour autant ces jeunes gens ont pour le sexe opposé un mélange de fascination et de répulsion ( cf P 254- 255, Ch 1, « La Construction de la cabane »).

              Ce roman est celui de l'apprentissage par l'action. Nous avons le classique du roman d'enfance, celui de la construction de la cabane

« Ils réaliseraient leur volonté; leur personnalité naissait de cet acte fait  par eux et pour eux. Ils auraient une maison, un palais, un panthéon, où ils seraient chez eux, où les parents, les maîtres d'école et le curé, grands contrecarreurs de projets, ne mettraient pas le nez, où ils pourraient faire en toute tranquillité tout ce qu'on leur défendait à l'église, en classe et dans la famille... » P 247, 248, Ch 1, « La Construction de la cabane »).

Mais ici l'auteur en a a fait une déclaration fouriériste, l'acte de naissance d'un phalanstère juvénile, « Libres enfants de Longeverne » . Il est frappant de constater que c'est au moment où ils croient échapper à l'école qu'ils réalisent l'utopie de l'instituteur Louis Pergaud. Mais il est vrai que lorsqu'on a parcouru " le tour de france par deux enfants " ses relents nationalistes et revanchards, ses notations racistes qui servait pourtant de bréviaire aux enfants de l'époque on lui préfère le ton subversif de Pergaud.










        La Guerre des Boutons c'est la Guerre Déboutonnée




      Cette Guerre passe d'abord par le langage. ( pendant qu'on y est sur le titre j'ai une théorie toute personnelle . En 1870 on attribué au ministre de la guerre Le Maréchal Le Boeuf ce mot «  Il ne manque pas un bouton de guêtre ». Le mot est sans doute aussi apocryphe que le fameux  « Emma, c'est moi » de Flaubert et le « Elémentaire, mon cher Watson » de Sherlock Holmes. N'empêche que je suis sûr que le titre vient de là.
Voilà une révélation faite en passant.).

          Elle s'entame par ce mot non de Cambronne mais de « Couille molle » lancé par les velrans aux longevernes. Elle sonne pour les Longeverne comme la dépêche D'Ems. La guerre commence donc. Les Longeverne deviennent tous sur le champ des guerriers .Celle ci a ses rites. Elle passe donc par l'insulte.

Je cite au passage cet extrait d'échanges diplomatique,
 P 37, 38 Chapitre 2  « Tension diplomatique »

«  C'est pas passe que ton père tâtait les couilles des vaches sur les champs de foire que t'es devenu riche »

«  Longeverne, pique merde, tâte merde, monté sur quatre pieux, les diables te tirent à eux »

«  Étrangleurs de chat par la queue »


           C'est quand on se place dès le début sous le haut patronage de Rabelais ( Cf préface ) il faut bien savoir verdir son langage. Mais cette guerre est aussi le reflet de son époque. C'est le conflit entre catholiques
 et rouges

«  Car on était calotins à Velrans et rouge à Longeverne » P 74 Ch 5, « Conséquences d'un désastre. ».
Les Longeverne sont pour la plupart «  vrai fils d'un père qui lisait Le Réveil des Campagnes et Le Petit Brandon, Organe anticléricaux de la Province » P 205,Ch 6 «  Cruelle énigme ». 
Les propos anticléricaux sont donc légions, quelques faits d'armes aussi.

Mais il ne faudrait pas en conclure pour autant que les Longeverne sont rigoureusement hostile à la religion en elle même. Ils sont plutôt opposés à l'institution. Mais à les lire attentivement on pourrait les voir comme favorables à une religion paillarde ou paganiste où la nature pourrait tenir pleinement sa place..

«  La Crique religieusement avait partagé chaque poisson en quatre(...)Il avait l'air d'un prêtre faisant communier ses fidèles » P282, CH 3, « Le Festin dans la Forêt »).

( Cf P 253,254 Ch 1, « La Construction de la cabane »).

        En même temps ce roman est cruel. Ces jouvenceaux se livrent sur leur congénères à des actes d'humiliation, en les dépouillant de leur oripeaux, voire même à ce qu'on peut qualifier de tortures. Le récit décrit avec une précision qui surprend lorsqu'on le relit adulte le mécanisme de construction d'un bouc émissaire

( Cf P 50 à 52, CH 3 Une grande Journée, mais aussi et surtout ce qui s'apparente à un acte d'ostracisme, 350 à 356, Chapitre 8 «  Le Traître Châtié ».

L'auteur a pour cette violence le même regard que pour le sexe, faisant partie des choses de la vie, il n'y a aucune raison pour les dissimuler.

«  Les sanglots des martyrs et des suppliciés sont une symphonie enivrante sans doute » Ch Baudelaire, Le Reniement de Saint Pierre, Les Fleurs du Mal » Epigraphe du Ch 9, Tragique rentrée.

Mais cette guerre des boutons c'est tout simplement la Guerre tout court. Jetons ensemble un regard à la table des matières de la première partie.

Livre I La Guerre

1 La déclaration de guerre

2 Tension diplomatique

3 Une grande Journée

4 Premier revers

5 Les conséquences d'un désastre

6 Plan de Campagne

7 Nouvelles batailles

8 Justes représailles

C'est le crescendo de la survenance de la guerre et de son déroulement.  Le livre est écrit en 1912. N'en tirons pas trop de conclusion sur le génie prémonitoire de Pergaud. La vérité est que ce livre est imprégné d'une époque où la guerre planait et où chacun en était conscient.


«  Hein ! On leur z'y a posé! Ca leur apprendra à ces alboches là »
   P 53, Ch 3 «  Une Grande journée ».

http://www.arte.tv/fr/connaissance-decouverte/karambolage/Emission_2005_20Septembre_202004/568998,CmC=569004.html


Pourtant ces jeunes gens attentifs à préserver leur jardin secret ont aussi envers les conscrits une sorte d'admiration et de hâte à en être, pour savoir ce qu'il en est des choses.

« Plus tard quand on sera conscrit, on le saura nous aussi va » affirma Tigibus, pour exhorter ses camarades à la patience » P 288, Ch 3 «  Le Festin dans la Forêt ».



 Finalement tous les Longeverne seront bien conscrits.



«  Les plumes grincèrent sur le papier pour la date qu'on mettait . Lundi 189.

Ephémérides : commencement de la guerre avec les Prussiens. Bataille de Forbach » P 103, CH 7, «  Nouvelles Batailles »

                               Ce roman est celui de leur douzième année. La première guerre mondiale commencera en 1914. Ils monteront sans doute au front la fleur au fusil.  On laissera la conclusion à La Crique 

«  Dire que quand nous serons grands nous serons aussi bêtes qu'eux » 

                                       
" Attend moi Grangibus ! Héla Boulot, ses livres et ses cahiers sous le bras "


A relire pour la énième fois l' incipit de La Guerre des Boutons je m aperçoit enfin que c'est le cri du coeur de l'auteur à sa jeunesse qui s'enfuit. Celui ci était né en 1882 à Belmont, dans la Franche Comté de Courbet d'un père instituteur. Il entra à l'école Normale d'instituteurs de Besancon en 1898. Son père et sa mère moururent en 1900. Pergaud en garda une blessure profonde. Son oeuvre gardera la trace de cette mélancolie


Je rend toujours la révérence d'usage à tous les classiques, me permettant tout juste parfois de placer Balzac, Corneille, Casanova, Labiche, Simenon en tête de mes préférences. Je peux même pousser l'audace jusqu à glisser comme une recommandation les noms de quelques contemporains comme Ernaux, Houellebecq, Volodine, Delaume, Echenoz et quelques autres. Mais il m arrive encore régulièrement de dénicher dans 1 fond de ma bibliothèque ce volume qui a 11 ans de plus que moi, renifle le parfum particulier de ses pages jaunis, me glisse alors dans cette langue , qui dirait Lebrac a de la religion et fait le chapelet et me restera toujours une fontaine de Jouvence. Le génie disait Baudelaire c'est de retrouver l'enfance à volonté. Ce qui est sans doute à la fois un don et une malédiction.
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Louis Pergaud publia " La Guerre des Boutons, Roman de Ma douzième Année " en 1912. En 1914 il fut comme tant d'autres lui aussi mobilisés sur le front lors de la déclaration de guerre. Lui qui avait salué la mémoire de Jaurès par ces mots " le meilleur des hommes et le plus éclairé des patriotes " le fit sans hésiter, comme les autres d'ailleurs. Il tint durant toute sa guerre un journal qui nous est resté et qui a été publié l'année dernière par le Mercure de France
http://2.bp.blogspot.com/-h9tKpu3bwzY/TrmNZCmCqAI/AAAAAAAATts/oEeS7wi0tlw/s320/R%25C3%25A9cemment%2Bmis%2B%25C3%25A0%2Bjour.jpg



Ses pages semblent le plus souvent n'avoir pour préoccupation principale que la popote, les lettres de sa femme Delphine et le coucher. Puis parfois transparait ses impressions sur cette guerre.

L Pergaud, P108 Carnet de guerre, Mercure de France, Oct 2011, Paris.
Le 17 Mars " On parle de l'attaque de Marchéville. Ce sera bientôt mais cela se fera stupidement et on sera fauché."

19 Mars 1915. P112.
" Il y a 111 morts ( 250 blessés autant de disparus.) Et pourquoi ?  Pour que le con sinistre qui a nom Boucher de Morlaincourt ait sa 3ème étoile "

Dans la nuit du 7 au 8 avril 1915 blessé lors d'une attaque, il disparait dans la boue de la Meuse. Selon certains témoignages recueillis il est possible qu'il ait été tué par les tirs des obus français labourant la zone de combat.
( Source  Biographie de Louis Pergaud, Carnet de Guerre ) . Son épouse continua longtemps à espérer son retour et à lui envoyer des lettres aimantes. Pergaud pourtant ne revint pas, comme des millions d'autres soldats  lui qui avait encore dans ses malles les brouillons d'une suite aux aventures de Lebrac et qui devait s'intituler Lebrac bûcheron. Il venait d'avoir 33 ans avait il noté dans son carnet le 22 Janvier 1915.


Modeste contribution au débat

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Par paniss le Dimanche 5 février 2012 à 15:26
ado, je n'ai pas lu le bouquin de Pergaud; mais, assurément,si j'avais lu à l'époque un tel texte, sûr que je me serai précipité sur lui! et d'ailleurs, je m'en vais le ressortir de ma bibliothèque pour le relire, mais cette fois, j'aurai en tête ce que vous avez écrit... merci à vous
et qui plus est, je vais le publier sur ma page facebouc
Par trofimov le Dimanche 5 février 2012 à 15:32
@ paniss Merci beaucoup à toi ! La guerre des boutons fait partie des oeuvres auquel je suis si attaché qu'il revient de temps en temps l'envie de taper sur l'épaule de mes potes pour leur demander s'ils l'ont lu.
 

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