"L'humanité va de l'avant, perfectionnant ses forces. Tout ce qui lui demeure encore inaccessible un jour lui sera proche, évident, seulement, voilà, il faut aider, de toutes nos forces, ceux qui recherchent la vérité. Chez nous, en Russie, il n'y a encore que très peu de gens qui travaillent. L'immense majorité de l'intelligentsia, telle que je la connais, ne cherche rien, ne fais rien et reste pour l'instant inapte à tout travail. Ils disent qu'ils font partie de l'intelligentsia et ils tutoient leur domestiques, ils traitent leurs moujiks comme du bétail, ils négligent leurs études, ne lisent rien avec sérieux, restent à se tourner les pouces, ne font de la science qu'en parlottes, n'entendent rien à l'Art. Tous sont sérieux, tous ont des visages graves, ne parlent que de sujets très graves, tous philosophent, et pourtant, sous leurs yeux, les ouvriers mangent des choses infectes, dorment sans oreiller, à trente, quarante dans la même chambre, partout les punaises,la puanteur, l'humidité, la souillure morale ... C'est évident toutes ces discussions ne servent qu'à une seule chose : s'aveugler soi même et aveugler les autres. Montrez moi donc ces crèches dont on nous rebat les oreilles, montrez moi les salles de lecture ! On passe son temps à les décrire dans les romans et dans les faits il n'y en a pas. Tout ce qu'il y a c'est l'ordure, la grossièreté, l'Asie... Je me méfie de ces figures sérieuses, je les déteste; je me méfie des discussions sérieuses. Ayons plutôt le courage de nous taire !" Trofimov, la Cerisaie, Anton Tchekhov, Traduction André Markovicz Editions Actes Sud